L’Australie est un pays charmant aux manières raffinées. Alors que les autres nations organisent des courses de chevaux, ces belles bêtes élancés aux allures royales, ou des courses de lévriers, aux muscles puissants taillés pour courir, les Queenslanders, eux, ont opté pour un animal local : le crapaud de la canne à sucre. Ce petit animal (non comestible Tiseur) est doté d’un énorme ventre gélatineux, de pattes molles et d’un cerveau plus petit qu’un pois. Vous me direz : la combinaison parfaite pour survivre dans les champs de canne à sucre. Moi, je rajouterais : ou bien pour être affublé d’un élastique de couleur et participer à cet évènement plus qu’exceptionnel : la course de crapauds !
Alors que, vaillamment, la petite Nathalie fait des heures supplémentaires au boulot, Kara et moi décidons d’aller voir enfin à quoi ressemble une course de crapauds dont tout le monde nous parle tant. Déjà, première surprise : même pour regarder, il faut payer cinq dollars. Soit, puisque nous sommes là maintenant…Nous avons droit chacune à notre petit ticket sur lequel est inscrit un numéro. Je ne comprends pas tout de suite à quoi il peut servir, je vais vite l’apprendre : le gars tire au sort les participants et, évidemment, qui est choisie ? Bibi !!
Kara explose de rire et me pousse par les épaules pour que je regagne le centre de la pièce en me bombardant de photos. Gros moment de panique : l’animateur a un horrible accent de par ici, impossible de comprendre ses phrases. Ce qui me rassure (ou pas), c’est qu’une gamine de cinq ans vient aussi d’être tirée au sort, si elle peut le faire, ya pas de raison, je peux faire pareil. Au pire, si je ne comprends rien, je la copierais !
Moment crucial, après les présentations (il a fallu que je répète deux fois mon prénom), c’est le moment de se voir attribuer un crapaud. Là aussi, c’est le sort qui décide. Je me voyais bien concourir avec « Jerry Springer » ou « Skippy’s love child », animal né de l’union douteuse d’un kangourou et d’un crapaud selon les dires de l’animateur. J’aime les histoires de vie complexes ! Pourtant, le sort va s’acharner puisque je vais hériter du charmant « Fat Bastard », dont je tairais la traduction pour ne pas heurter les oreilles sensibles. Mon crapaud est donc un énorme tas gélatineux, indolent, avec d’énormes yeux noirs qui roulent. Je suis enchantée. Kara bombarde toujours de photos, je m’apprête à concourir néanmoins. Pour ce faire, il faut plonger courageusement la main dans le seau, récupérer son crapaud, lui donner un baiser d’encouragement et le poser sur la ligne de départ, au centre de la table. Un baiser d’encouragement, il est fou ce gars, il m’a regardée ?? bon, quand il faut y aller, faut y aller, je saisis délicatement mon poulain par les côtés, il ne réagit même pas ce fat bastard, et fait mine de lui claquer un baiser au sommet de la tête en prenant bien soin de ne pas l’effleurer avec mes lèvres. Après tout, on ne sait pas où il a trainé ce crapaud, avec tous ces gens qui doivent l’embrasser…Je ne suis pas une fille facile ! Sous les applaudissements et les cris d’effroi des enfants et des ménagères de plus de soixante ans, je pose mon gros crapaud sur la ligne de départ.
La tension est à son comble : départ dans quelques secondes. Je jette un regard sur mes adversaires : la petite fille de cinq ans est concentrée, un autre gamin a côté d’elle a hérité de Jerry Springer, c’est pas juste. A ma gauche, un sud-africain dans sa trentaine, un peu saoul et une dame complètement paniquée. J’aiguise le cotillon qui va me servir à pousser mon crapaud jusqu’au bord de la table, je le teste, il marche, je suis prête !!
Le top départ est donné, la foule est en délire, j’entends Kara hurler mon prénom. Je pousse comme je peux mon crapaud vers le bord de la table mais cette abrutie de bestiole ne veut pas s’en approcher et commence à se promener sur toute la circonférence. Mince, le petit garçon vient de récupérer son crapaud et de le placer dans le seau, il a gagné. Mais il reste des concurrents et je veux sauver l’honneur de la France, je poursuis mon crapaud en l’insultant un peu dans notre belle langue. Impossible de le diriger vers le bord, le voilà qui repart vers le centre. A coté de moi la petite fille n’ose pas récupérer son crapaud, prêt à quitter la table, je mets ma main pour l’aider un peu, elle le récupère et file le déposer dans le seau d’arrivée. La table se vide peu à peu et bientôt, je reste la dernière à tenter vainement de pousser mon gros tas. Finalement, j’y parviens alors que l’animateur entraine la foule en délire à crier mon nom. Hélas, je finis dernière mais j’ai quand même droit à une blague intraduisible un peu graveleuse sur ma capacité à faire courir les fat bastard…Quel humour ces australiens…
Les autres concurrents s’en tirent avec du champagne ou une bière. Pour moi, des clopinettes, rien du tout. Suis vexée ! Tant pis, je pourrais quand même dire à mes petits enfants que j’ai participé à une course de crapauds…Exceptionnel !
Le koala qui va retourner bosser parce que les jours de repos, ça la fatigue…
Adeline
PS : Nathalie n’a pas été happée par les bouches de l’enfer. Elle va bien et travaille beaucoup. Elle vous fera sous peu un résumé de ses expériences…